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Au Liban, la pression augmente sur les réfugiés syriens pour les inciter à partir

Sur une avenue commerçante de Beyrouth, des inspecteurs du ministère du Travail préparent une contravention à l’encontre d’un restaurant populaire. L’infraction en question? Avoir employé 17 réfugiés syriens n’ayant pas de permis de travail.

Dans un pays où les travailleurs immigrés sont légion, le ministère du Travail a lancé il y a plusieurs semaines une campagne pour lutter contre l’emploi illégal de main-d’oeuvre étrangère.

A Beyrouth, des panneaux invitant les commerçants à employer des Libanais ont envahi la ville.

Mais pour des experts, cette initiative n’est qu’un nouveau prétexte pour accroître la pression sur les réfugiés syriens, incités à retourner dans leur pays, théâtre d’une guerre meurtrière depuis 2011.

Après un long débat avec les inspecteurs du ministère, Younes Younes, le gérant du restaurant dans le quartier de Hamra, finit par signer à contre-coeur un procès-verbal: il devra payer une amende d’environ 3.000 euros.

« Je ne peux pas remplacer en quelques jours le Syrien qui prépare depuis des années mes shawarmas (sandwich à la viande) », lâche M. Younes.

« Les Libanais réclament des salaires élevés, contrairement aux étrangers, notamment les Syriens », se plaint-il, estimant que ses compatriotes « refusent d’exercer » certains emplois.

« On cherche des Libanais mais on en trouve pas », assure-t-il à l’AFP.

Dans le petit pays de quatre millions d’habitants, il n’est pas rare de rencontrer des domestiques éthiopiens ou philippins, des Egyptiens qui travaillent dans les stations-essences ou encore des Syriens employés dans l’agriculture ou la restauration.

Les patrons justifient l’absence de permis de travail en règle par la complexité et la lenteur des procédures.

Alors que ces dernières années un climat de permissivité régnait, les autorités ont donné en juin un mois aux employeurs pour régulariser le statut de leurs employés étrangers.

– « Pression illégitime » –

Selon des experts, les récentes mesures visent avant tout à accélérer les départs des réfugiés syriens.

« Il existe une vraie stratégie pour accentuer la pression sur les Syriens », estime Nasser Yassine, de l’Institut de recherches Issam Farès de Beyrouth.

La présence des réfugiés syriens est un sujet extrêmement sensible au Liban, qui accueille plus de 1,5 million de Syriens selon des statistiques officielles, tandis que près d’un million sont inscrits comme réfugiés auprès de l’ONU.

Régulièrement, des voix s’élèvent au sein de la classe politique et dans les médias pour réclamer leur départ, mettant en avant la fin des combats dans plusieurs régions syriennes. Depuis plus d’un an, Beyrouth organise des départs, assurant qu’ils sont toujours volontaires.

Leïla, une Syrienne de 20 ans, a été contrainte de quitter son travail dans un salon de coiffure de Beyrouth avec quatre collègues syriens, faute de permis de travail.


« Ils nous ont donné un préavis de 48 heures », raconte-t-elle à l’AFP.

Récemment, des réfugiés installés dans des camps informels ont été sommés de démolir leurs habitations. Quelque 3.600 structures ont été détruites près de la localité d’Arsal (est), selon la municipalité.

Human Rights Watch (HRW) a dénoncé les méthodes du gouvernement pour pousser au départ les réfugiés, en exerçant une « pression illégitime ».

L’ONG a évoqué des « arrestations », des « déportations, fermetures de magasins, confiscations ou destructions de véhicules non immatriculés », mais aussi « l’instauration de couvre-feux, des évictions, et des obstacles à l’éducation ».

– « Rester et s’appauvrir » –

En juin, le chef de la diplomatie libanaise Gebran Bassil avait appelé sur Twitter à donner la priorité aux travailleurs libanais.

Ses positions ont suscité l’indignation sur les réseaux sociaux, mais elles sont partagées par une grande partie de l’opinion publique.

« On en arrive presque à souhaiter être des réfugiés au Liban », ironise Nouhad, femme au foyer.

« Les Syriens reçoivent des aides mensuelles, une éducation et des soins médicaux gratuits, alors que le Libanais n’a pas accès à ces services de base », affirme la quinquagénaire, en référence aux financements des ONG et de l’ONU pour les réfugiés.

Si la présence syrienne est un fardeau pour le Liban, elle « contribue aussi à l’activité économique » du pays, tempère Nasser Yassine.

Marlène Attallah, une responsable du ministère du Travail, défend elle le plan des autorités.

« La campagne concerne toute la main-d’oeuvre illégale et non une nationalité particulière », assure-t-elle, lors d’une tournée d’inspection à laquelle l’AFP a participé.

« Il y a des milliers de Libanais qui cherchent des opportunités d’emplois. Le cri d’alarme des gens nous est parvenu », justifie-t-elle.

Pour M. Yassine, les mesures adoptées par les autorités ne parviendront pas à faire partir les réfugiés.

« Ils vont probablement rester ici et s’appauvrir, et devenir des groupes fuyant les services de sécurité », met-il en garde.



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