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Au Soudan du Sud, la lutte d’Eye Radio pour rester sur les ondes courtes

Les journalistes de Eye Radio ont été menacés, interdits d’antenne et parfois obligés de se mettre à l’abri dans les couloirs de leurs studios à Juba lorsque les coups de feu faisaient rage dans les rues de la capitale sud-soudanaise.

Seule radio indépendante basée dans ce pays en guerre, Eye Radio jongle entre volonté de diffuser des informations crédibles et crainte de s’attirer les foudres du gouvernement.

« On a vraiment du mal à rester indépendant », explique à l’AFP Koang Pal Chang, directeur de la radio. « Les médias s’autocensurent afin de ne pas avoir de problèmes avec les autorités ».

Eye Radio a commencé à émettre dans les années ayant mené à l’indépendance du Soudan du Sud en 2011. En 2013, la guerre éclate dans le plus jeune pays du monde sur fond de rivalités entre le président Salva Kiir et son ancien vice-président Riek Machar.

En juillet 2016, Juba est le théâtre de violents combats concentrés dans le quartier Jebel, qui abrite les quartiers généraux de M. Machar, mais aussi les studios d’Eye Radio.

« Les balles volaient partout, et notre salle de rédaction a même été touchée », raconte M. Chang. « Il y avait même un hélicoptère de combat qui survolait la zone: c’était comme dans un film ».

Relativement peu de personnes ont accès à la radio dans ce pays d’environ 12 millions d’habitants, souligne M. Chang, qui estime à un million le nombre de ses auditeurs.

Informer la population se révèle dès lors être un véritable défi. « Il y a des endroits où (…) certaines personnes ne sont même pas au courant de l’accord de paix » signé en septembre 2018, souligne le directeur.

– ‘Page blanche’ –

Le Soudan du Sud compte quelque 60 langues indigènes et ne possède aucun réseau électrique. Selon l’Union internationale des Télécommunications, 4% de la population a accès à internet à son domicile.

Une étude de l’organisation humanitaire REACH a conclu en 2017 que les plus grands obstacles à la diffusion de nouvelles au Soudan du Sud sont la langue et illettrisme (70% de la population).

La radio est la principale source d’information, notamment dans les camps de déplacés, où les programmes sont crachés par des enceintes. Ailleurs, « une des sources d’informations d’urgence les plus fréquemment citées est le son des tirs d’armes à feu », avertissant de la présence de combats, souligne l’étude.

« Certains Sud-soudanais s’appuient entièrement sur les formes traditionnelles de communication (…) comme l’envoi de coureurs vers des communautés voisines », décrit la même source.

Eye Radio est le seul diffuseur national fournissant des nouvelles dans plusieurs langues locales. Le pays compte également la radio Miraya de l’ONU, Radio Tamazuj, basée à l’étranger, le réseau Radio Catholique et des dizaines d’autres petites stations de radio communautaires.


Les journaux sont eux à peine lus en dehors de la capitale, et ont leurs écueils. « Il y a des pages blanches, parce que les forces de sécurité se postent devant les imprimeries pour passer le contenu en revue avant publication », assure un journaliste sud-soudanais, sous couvert de l’anonymat.

– Traumatismes –

En 2016, Eye Radio a été temporairement interdite d’antenne pour avoir diffusé 30 secondes d’un discours de Riek Machar.

« D’autres médias ont été complètement fermés », souligne M. Chang, selon lequel Eye Radio ne diffuse plus directement les voix des opposants, dont les paroles sont paraphrasées.

Les difficultés sont également financières: une bourse de l’Agence américaine d’aide publique au développement (USAID) dont la radio bénéficie depuis 2013 arrive à terme.

Pour réduire les coûts, la direction a réduit ses effectifs et installé 200 panneaux solaires qui permettront d’économiser environ 5.000 dollars (4.450 euros) par mois en combustible pour générateur.

Mais sans donateurs, « la seule radio indépendante du pays devra arrêter de diffuser », déplore Charles Haskins, de l’ONG Internews, partenaire de USAID.

Les conditions de sécurité dans le pays empêchent par ailleurs les journalistes de travailler en dehors des grandes villes. « Il y a tellement d’attaques sur la route », regrette M. Chang. Les journalistes envoyés en reportage le sont « surtout dans des voyages organisés » par l’ONU ou des ONG, ajoute-t-il.

Selon Reporters sans frontières, au moins 10 journalistes ont été tués entre 2014 et 2017 au Soudan du Sud, où ils subissent « harcèlements, détentions arbitraires, tortures ou simulations d’exécutions ».

La couverture de l’actualité d’un pays en guerre implique également des traumatismes, note le journaliste Garang Abraham Malak, 25 ans. « On voit des cadavres, de la violence, des choses devenues normales ».

« Le pire, c’est voir quelqu’un qui a été blessé par balle en train de lutter pour sa vie, sans pouvoir l’aider », dit-il.

M. Chang et un de ses journalistes, Charles Wote, estiment cependant que la situation s’améliore un peu. Selon M. Wote, « l’année passée et cette année, il y a eu proportionnellement peu de harcèlements, d’intimidations et d’arrestations ».



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