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Au Soudan en pleine révolte, le déjà-vu d’Egyptiens chassés par la répression

La répression de la révolte par les militaires égyptiens, après la destitution d’un président islamiste, les a contraints à fuir leur pays. Pour des Egyptiens exilés à Khartoum, la tournure du soulèvement populaire soudanais a des airs de déjà-vu.

« C’est la même jeunesse qui tente la même action révolutionnaire », dit Abdelaziz, étudiant installé au Soudan depuis 2016. Les Egyptiens et les Soudanais « ont lu la même littérature, vécu les mêmes expériences. »

Comme lui, de nombreux partisans de la confrérie islamiste des Frères musulmans ont débarqué au Soudan, fuyant une répression implacable lancée en Egypte en 2013 avec la destitution par l’armée du président Mohamed Morsi.

Abdelaziz a lui-même quitté l’Egypte pour échapper à une condamnation à 15 ans de prison, dans un procès pour « manifestation » et « actes de vandalisme ».

Dans la cour de sa maison à Khartoum, vêtu d’une djellaba blanche soudanaise, il s’exprime sous pseudonyme pour protéger l’équilibre fragile qu’a retrouvé sa vie.

Son pays d’accueil est à son tour emporté par la fièvre révolutionnaire: au terme de manifestations massives, l’armée a destitué en avril le président Omar el-Béchir. Et, à ce jour, les militaires refusent de céder le pouvoir aux civils.

Dans leur volonté de rester aux commandes, les généraux soudanais ont débuté un rapprochement avec l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis… et l’Egypte du maréchal à la retraite Abdel Fattah al-Sissi, élu président.

Pour qui a vécu les deux situations, il existe plusieurs points communs entre le Khartoum de 2019 et Le Caire post-janvier 2011.

Sur les murs de la capitale soudanaise, les slogans font écho à ceux du début de la décennie au Caire: « A bas le gouvernement militaire ».

Les graffitis représentant M. Béchir sont accompagnés du cri de coeur du printemps arabe, scandé en Egypte, comme en Tunisie ou en Syrie: « Dégage ».

« Quelqu’un de très enthousiaste m’a demandé ma position sur la situation au Soudan. J’ai ri et j’ai dit +on a fait comme vous avant, et nous voilà assis ici à vos côtés+ », raconte Abdelaziz.

« Ne soyons pas trop optimistes, restons réalistes », poursuit le jeune homme.

– « Refuge » –

Au Soudan, la contestation menée par les libéraux et les syndicats a renversé un pouvoir arrivé en 1989 lors d’un coup d’Etat, celui d’Omar el-Béchir, soutenu par les islamistes.

En Egypte, la révolte a conduit à l’élection de M. Morsi, membre des Frères musulmans élu démocratiquement, mais les islamistes se sont rapidement attirés l’hostilité des mouvements ayant participé au soulèvement de 2011.


Et dans les deux cas, le processus révolutionnaire a fini par trouver l’armée sur son chemin.

Au Caire, la parenthèse démocratique s’est refermée avec la destitution par l’armée de M. Morsi, qui a ouvert la voie à la répression des islamistes mais aussi des laïcs.

Le 14 août 2013, la dispersion d’un sit-in pro-Morsi avait fait plus de 700 morts dans la capitale égyptienne. Le 3 juin dernier, celle du rassemblement de Khartoum a fait des dizaines de morts.

Après 2013, malgré les démentis officiels de M. Béchir, le Soudan « est apparu (…) comme un refuge pour les opposants islamistes du régime égyptien », dit H. A. Hellyer, du Royal United Services Institute de Londres.

Mais, après un rapprochement amorcé avec Ryad, Abou Dhabi et Le Caire, farouchement hostiles aux islamistes, le Conseil militaire soudanais « est en train de reformuler sa position géopolitique », poursuit-il.

– « Même naïveté » –

Conséquence: depuis plus d’un mois, Abdelaziz voit ses amis égyptiens partir les uns après les autres, inquiets pour leur avenir au Soudan.

Ahmed, un étudiant égyptien qui vit dans ce pays depuis 2015, a ainsi dit adieu à plusieurs de ses amis et proches, qui ont repris la route de l’exil, direction la Turquie, soutien régional des mouvements islamistes.

« La peur de l’inconnu les pousse à trouver un endroit plus sûr », ajoute le jeune homme, qui a choisi lui aussi de s’exprimer sous pseudonyme.

Détenu quelques mois en Egypte, Ahmed avait également écopé de 15 ans de prison pour sa participation aux manifestations pro-Morsi.

Avec le temps et la réflexion, il dit avoir pris ses distances avec l’idéologie des Frères, qui, selon lui, ont commis des « erreurs catastrophiques ».

Pour échapper aux souvenirs d’un passé douloureux, il évite de se mêler de politique. Difficile, néanmoins, quand Khartoum est submergé par les manifestants.

« J’ai l’impression que ces gens-là dans la rue nous ressemblent énormément », confie-t-il.

« Ils ont les mêmes rêves, les mêmes peurs. La même volonté de changement, la même naïveté, aussi ».



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