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De fête et de fureur: au Venezuela, un groupe de ska entretient sa rage

A 14 ans, Horacio Blanco, a écrit une chanson qui dénonçait les « Politicos Paraliticos. » A 50, le public continue de lui réclamer le morceau, devenu un hymne de ralliement protestataire au Venezuela.

Inspiré par des groupes britanniques comme The Specials, un zeste de « fête et de fureur » locales en plus, selon son concepteur, Blanco et son groupe « Desorden Publico » (désordre public) sont les figures de la scène punk-ska vénézuélienne.

Toujours vêtu à la mode ska, veste et pantalon étroit noirs, les cheveux en houppette, il est sans doute le dernier grand nom de la scène rock locale à ne pas avoir déserté le pays, miné par la crise économique et politique.

« Tellement de groupes ont coupé les liens avec ce pays. C’est une des choses les plus tristes de ce qui nous arrive », confie-t-il à l’AFP, depuis un studio d’enregistrement aux vieux murs lambrissés dans le centre de Caracas.

« Le monde de la musique a perdu tous ses talents. Le côté technique aussi, ses ingénieurs du son, tout ça. Beaucoup ont quitté le pays et ont vendu leur matériel ».

Tout en bataillant avec la bureaucratie vénézuélienne pour obtenir les passeports à temps et se procurer des devises pour acheter du matériel, Desorden Publico arrive à poursuivre ses tournés et ses enregistrements du mieux possible.

« On a décidé de refuser la fin de ce projet, quoiqu’il nous en coûte. On s’est tanné le cuir avec le temps, on en a déjà beaucoup vu », avoue son leader.

« En 2017 et 2018, j’ai eu beaucoup de tournées et de contrats à l’étranger, mais la vérité c’est que je suis Vénézuélien et que j’adore cet endroit. Je veux m’impliquer, en tant que musicien, dans les changements qui finiront par advenir. C’est pour ça, on revient toujours à la maison ».

– Les chansons sont les mêmes… –

Dans le studio de mixage, Blanco bouge en rythme pendant que de l’autre côté de la vitre du studio, le percussionniste Oscar Alcaino, 60 ans, agite un sablier musical (tube métallique empli de sable) devant le micro.

Coiffé d’un petit feutre noir et portant des boucles d’oreilles, Oscarello a déposé devant lui toutes les sortes d’instruments: conga, maracas, et des hochets traditionnels ornés de grosses graines séchées en forme de coquillettes.

C’est cet éventail de percussions qui donne au ska de Desorden Publico sa touche vénézuélienne.

Rejoint par plusieurs jeunes musiciens, les deux membres fondateurs du groupe viennent d’enregistrer une nouvelle version de l’album du groupe, « Canto popular de la vida y muerte » sorti en 1994, pour une tournée en Amérique du Nord et du Sud à l’occasion de son 25e anniversaire.


Desorden Publico s’est formé quand Blanco était encore à l’école, dans les années 1980 et le groupe a enregistré tout au long des années 90 – une décennie d’instabilité politique et de crises qui s’est conclue par l’arrivée au pouvoir de Hugo Chavez.

Chavez est mort d’un cancer en 2013 et depuis, sous le règne de son successeur, Nicolas Maduro, le Venezuela ne cesse de s’enfoncer dans la crise économique et politique.

« Beaucoup de choses qu’on chantait il y a 25 ans sont toujours d’actualité », affirme Blanco.

« Les vices de cette société et les erreurs de ceux qui sont au pouvoir se répètant de façon cyclique, nos chansons ont trouvé un nouvel écho avec la réalité ».

– … les plus vieilles, les meilleures –

Petit cousin du reggae, le ska est né en Jamaïque dans les années 1950 avant d’envahir la scène politisée des années Margaret Thatcher dans les années 1980 en Grande-Bretagne. La tension de ses rythmes syncopés accompagne les accents de rage du punk.

Et en Amérique Latine, ajoute Blanco, le ska a trouvé un terreau fertile pour son esprit rebelle.

« Je voudrais que les politiciens soient réellement des paralytiques », chantait-il ado. « Comme ça ils ne pourraient pas nous voler et s’enfuir en courant ».

Aujourd’hui, assure-t-il, « c’est l’une des chansons que le public réclame le plus souvent en concerts » avec un autre de leurs succès, « Le biberon de pétrole » – qui dénonce la dépendance fatale du Venezuela aux pétrodollars, l’une des causes du naufrage actuel.

Pour Desorden Publico, le ska a servi à dénoncer la corruption et l’abus de pouvoir. « Desorden est un petit échantillon de l’idiosyncrasie vénézuélienne », souligne Blanco.

« Nous sommes un pays de fiestas », reprend-il. « Ce qui ne veut pas dire que nous ignorons les pires difficultés auxquelles nous sommes confrontés. C’est même de là que vient cette rage ».



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