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Diviser l’émirat de Kano, un jeu de trônes dangereux au Nigeria

Lorsque l’émir, un des chefs traditionnels les plus influents du Nigeria, est revenu d’un pèlerinage début mai, des milliers de ses « sujets » sont descendus dans les rues de Kano pour le saluer et lui témoigner leur soutien.

Car, pendant que l’émir Sanusi II était à la Mecque, le gouverneur de l’Etat de Kano, Abdullahi Umar Ganduje, a décidé de diviser l’émirat, sur lequel 14 générations de chefs traditionnels ont régné, en quatre régions, écrasant de fait son pouvoir.

Ses partisans l’ont accueilli en masse à sa descente de l’avion, à coups de mousquets, formant une longue haie pour laisser passer sa Roylls-Royce blanche, recouverte de tissus brodés, dans les rues de Kano.

Le message était clair: la guerre entre pouvoir politique et pouvoir traditionnel est déclarée.

– Suprématie de l’émir –

Muhammadu Sanusi II, ancien gouverneur de la Banque centrale du Nigeria a hérité de son grand-oncle la prestigieuse fonction d’émir de Kano en 2014, lui conférant ainsi d’immenses pouvoirs sur un territoire aussi grand qu’Israël, avec une population d’environ 10 millions d’habitants.

Au Nigeria, les grandes figures traditionnelles sont parfois vénérées comme des dieux, et bien qu’ils n’aient pas de fonctions directement établies par la Constitution, ils gardent une très forte influence sur les populations.

Lorsque les relations sont bonnes, ils travaillent main dans la main avec les hommes politiques locaux. Mais lorsque les deux pouvoirs s’affrontent, chacun use de ses fonctions pour diminuer celui de l’autre: une confrontation qui peut s’avérer bien dangereuse, dans un pays déjà explosif.

« La suprématie de l’émir de Kano est affaiblie », résume Sule Bello, doctorant d’Histoire à l’Université nigériane d’Ahmadu Bello.

« Ces nouveaux émirats vont réduire l’influence et le prestige de cette institution traditionnelle », note l’historien spécialiste de la région.

– Culture millénaire –

Le gouverneur Ganduje, membre du parti au pouvoir, le Congrès des Progressistes (APC), a été réélu de justesse aux dernières élections de février. Sa victoire a d’ailleurs été largement entachée de soupçons de fraudes et l’opposition conteste toujours devant la justice.

Ne pas remporter clairement le siège du gouverneur, dans ce bastion historique de l’APC, fut un terrible camouflet pour Ganduje, qui y a vu la main de Sanusi, accusé de soutenir l’opposition politique.

Et s’il s’est défendu d’avoir divisé l’émirat pour diminuer l’influence de Sanusi II, s’il a assuré que « ce n’était pas contre lui », personne au Nigeria n’est dupe.

Au contraire, cette partition, que beaucoup ont perçu comme une vendetta, inquiète car elle touche ce que le pays le plus peuplé d’Afrique (190 millions d’habitants) chérit le plus: les traditions et sa culture millénaire.

« Cette situation peut engendrer des guerres claniques pour les trônes des différents émirats », met en garde l’historien Sule Bello.


– Erudit de l’Islam –

Sanusi II, 57 ans, érudit de l’Islam, est le 14e émir à régner sur Kano, capitale millénaire commerçante, au coeur du Sahel.

Comme de nombreuses grandes figures traditionelles au Nigeria, il représente les deux mondes de l’Afrique du XXIe siècle: un continent aux traditions toujours vivaces qui a entamé un développement accéléré.

Il fut notamment gouverneur de la Banque centrale du Nigeria (CBN), un poste crucial dans ce pays qui est le premier exportateur de pétrole en Afrique et qui lui a causé de nombreuses inimitiés au sein de la classe politique.

Son franc-parler, notamment contre la mauvaise gouvernance et contre la corruption, lui ont d’ailleurs coûté son poste à la tête de la CBN sous le gouvernement de Goodluck Jonathan (2010-2015).

Il n’a pas non plus hésité à critiquer de manière extrêmement virulente les politiques économiques du président Muhammadu Buhari (APC), homme du nord tout comme lui, pendant la récession de 2016.

Il s’est également mis à dos nombre de religieux, dans cette région d’un islam très conservateur, en dénonçant certaines pratiques traditionnelles comme la polygamie et le fait d’avoir des familles très nombreuses si les chefs de famille n’ont pas les moyens de les assumer financièrement.

– Autorités morales –

Toutefois, la figure de l’émir reste extrêmement importante au sein de la population de Kano, notamment parce que les leaders traditionnels sont perçus comme des autorités morales face au pouvoir politique, gangréné par la corruption et mis en cause par des perpétuelles accusations de fraudes électorales.

Au marché de Kano, la population s’emporte. « Depuis mon enfance, je vénère l’émir », confie à l’AFP Saratu Bature, une habitante. « Il garantit la stabilité, l’unité », explique cette mère de famille.

« Le gouverneur a politisé les problèmes personnels qu’il a avec l’émir », regrette Mansur Ibrahim, vendeur de tissus au marché de la ville.

« Créer de nouveaux émirats, cela dénature notre histoire, notre culture et nos traditions ».

Son voisin, Umar Habu, souffle: « Nous savions que le gouverneur et l’émir avaient des contentieux, mais au lieu de combattre l’émir, le gouverneur a détruit l’institution royale ».

Un crime de lèse-majesté que les ‘sujets’ du royaume considèrent quasiment comme un acte contre le divin, et qui pourrait se payer très cher dans le bas-monde de la politique.



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