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Ethiopie: Bahir Dar sous tension une semaine après l’assassinat du chef de région

En ce samedi 22 juin, au moment où le président de la région Amhara se faisait tuer dans une tentative présumée de coup d’Etat, le cerveau du complot, Asaminew Tsige, se cachait dans une pension, propriété du gouvernement, où il résidait depuis plus d’un an.

Au rez-de-chaussée, ses hommes en armes tiennent en respect des employés pris au piège, confisquant leurs téléphones portables et refusant de leur dire ce qui est en train de se nouer, selon des témoignages recueillis vendredi par l’AFP à Bahir Dar, capitale de la région Amhara (nord-ouest).

« Ils ont dit : +Ne bougez pas, restez où vous êtes+ », se souvient le gérant de la pension Moges Asalew, qui a cru qu’il s’agissait de soldats gouvernementaux.

En plus d’avoir assassiné dans son propre bureau le président de la région, un conseiller et le procureur général de la région, les hommes d’Asaminew ont tenté de prendre le quartier général de la police et les locaux d’un média régional, selon des habitants.

Quelques heures plus tard à Addis Abeba, le chef d’état-major de l’armée éthiopienne était à son tour tué, abattu par son garde du corps, alors qu’il organisait la riposte à l’attaque dans l’Amhara, la deuxième région la plus peuplée du pays et une des neuf régions du pays dessinées sur des lignes ethniques.

Pendant tout ce temps, Asaminew n’a pas parlé.

Selon un policier en faction devant la pension, les hommes d’Asaminew portaient un uniforme qu’il n’avait jamais vu, celui d’une milice ethnique qu’il était en train de mettre sur pied.

Puis, vers 22H00, Asaminew Tsige et quelques-uns de ses miliciens ont quitté les lieux à bord de trois véhicules.

Quarante-huit heures plus tard, des sources officielles annoncent que l’ancien chef de la sécurité de l’Amhara, désormais en cavale, avait été abattu par les forces de sécurité juste à l’extérieur de Bahir Dar.

– Les intérêts des Amhara –

Quelques jours après ces événements, les nerfs des habitants de la ville lacustre étaient toujours à vif, notamment à la vue de l’imposant dispositif sécuritaire déployé et en dépit des messages de l’administration sur « le retour à la normale ».

Un sentiment de précarité exacerbé par les divergences de vue au sein de la population sur les événements du 22 juin, certains habitants dénonçant les violences, d’autres mettant en cause la version du gouvernement fédéral et régional parlant de tentative de coup d’Etat.

De fait, le jour-même de l’enterrement à Bahir Dar d’Ambachew Mekonnen, le défunt président de la région, un millier de personnes se pressaient à Lalibela, aux abords d’une des églises rupestres mondialement connues pour accompagner la dépouille d’Asaminew.


« Je pense qu’il avait à coeur l’intérêt du peuple amhara mais la manière forte qu’il a utilisée n’était pas la bonne », juge Tazebew Tassie, fonctionnaire. « Je pense qu’il était trop militariste, trop agressif ».

Asaminew Tsige a passé neuf ans derrière les barreaux, accusé d’avoir fomenté un coup d’Etat contre le pouvoir fédéral, mais il avait été libéré l’année dernière dans le cadre d’un large programme d’amnistie.

– Mouvement nationaliste –

Habtamu Ashenafi, en étudiant à l’université de Bahir Dar, voit en Asaminew le champion des ethno-nationalistes amhara, une frange de la population qui estime que le gouvernement fédéral ignore leurs revendications foncières sur des régions voisines. « Nous savons tous que depuis longtemps, les Amhara sont mis de côté et Tsige essayait de rectifier cela ».

Le centre d’analyse International Crisis Group (ICG) a noté que ce genre de préoccupations et de discours avaient alimenté la montée en puissance d’une nouvelle formation politique, le Mouvement national des amhara (NaMa).

Cette formation s’est imposée comme une rivale crédible du Parti démocratique amhara, l’un des quatre piliers de l’EPRDF, la coalition au pouvoir depuis 1991.

Des dizaines de membres du NaMA ont été arrêtés depuis les événements du 22 juin, d’après un porte-parole du parti.

L’ICG souligne que cette « rhétorique ethno-nationaliste exacerbée » alimente les violences intercommunautaires qui ont fait de l’Ethiopie le pays ayant enregistré le plus grand nombre de déplacés en 2018 dans le monde.

L’ICG a appelé les différents acteurs à réfréner le recours à la provocation ou aux discours de haine.

En attendant, dans la pension de Bahir Dar, Moges Asalew, le gérant, sent à quel point la situation demeure volatile.

« Il y a beaucoup de soldats dans la ville donc ce n’est pas un retour à la normale. Mais cela viendra, du moins je l’espère ».



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