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Guerre 14-18: quand Kipling, inconsolable, cherchait son fils disparu

Il lui avait dédié son plus célèbre poème: « Tu seras un homme, mon fils ». Hanté par la perte de son unique fils John, porté disparu sur le front fin 1915, l’écrivain britannique Rudyard Kipling passera le reste de sa vie à rechercher sa dépouille.

Quand le télégramme du War office arrive le 2 octobre 1915 au domicile de Rudyard et Carrie Kipling, tous deux savent déjà que leur fils a été blessé quelques jours plus tôt dans le nord de la France.

Désormais, il est officiellement « porté disparu » lors de la bataille de Loos, théâtre de combats acharnés pour tenter de reprendre aux Allemands cette petite ville stratégique aux portes de Lens.

Lancée le 25 septembre sous le commandement du général Douglas Haig, l’offensive – restée vaine – se solde par un carnage pour les Britanniques: plus de 15.000 morts ou disparus, quelque 35.000 blessés, en quelques jours seulement. Ceux qui n’ont pas été fauchés par les mitrailleuses allemandes ont été asphyxiés par leurs propres gaz de combat, repoussés vers leurs lignes par les caprices du vent.

L’auteur du « Livre de la Jungle » se lance alors dans une quête éperdue pour retrouver son fils, qu’il espère égaré dans un hôpital de campagne ou prisonnier. Son épouse américaine, Carrie, retrace leurs efforts dans son journal: la tournée des dispensaires, la recherche minutieuse de dizaines de camarades de régiment pour obtenir le moindre indice de vie.

Célèbre depuis son prix Nobel en 1907, l’écrivain en appelle à toutes ses relations, jusqu’à la princesse royale de Suède, dont le pays est resté neutre.

« Kipling a même fait larguer des avis de recherche derrière les lignes allemandes, réclamant des nouvelles du +Sohn des weltberümten Schriftstellers+ (fils de l’écrivain mondialement connu, NDLR) », relate Mike Kipling, président de la « Kipling Society » et lointain descendant de l’auteur.

Le couple a déjà perdu sa fille aînée Josephine, morte enfant d’une pneumonie. Ne restent qu’Elsie, 19 ans, et John, qui a eu 18 ans le 17 août 1915.

« Il a supplié le War office de ne pas déclarer son fils mort, mais seulement disparu, pour épargner sa femme », souligne David A. Richards, auteur d’une bibliographie de l’oeuvre de l’écrivain.

– « Des nouvelles de mon garçon? » –

La douleur est d’autant plus vive que ce fils unique et chéri avait été jugé inapte au service, tant par la Royal Navy que par l’infanterie britannique, en raison d’une forte myopie.

Mais du haut de ses 17 ans, il veut s’engager coûte que coûte et son père – connu pour sa fibre patriotique – accepte de jouer de son entregent pour le faire entrer dans les Irish Guards.


« Nous ne pouvons pas laisser les fils des autres aller se faire tuer pour nous sauver, nous et notre fils », écrit Carrie à une amie.

Après un an de classes, le lieutenant Kipling débarque en France le jour de ses 18 ans. La bataille de Loos est son premier combat. Il tombe au soir du 27 septembre.

Il faudra des années à ses parents pour se résoudre à accepter sa mort, officialisée en 1919.

En écho à cette peine qui frappe tant de familles, Kipling publie en 1916 un poème poignant « My boy Jack », évoquant un jeune marin noyé lors de la bataille du Jutland: « Avez-vous des nouvelles de mon garçon Jack?/Pas cette marée/Quand pensez-vous qu’il reviendra?/Pas avec ce vent qui souffle, ni cette marée ».

– « Nos pères ont menti » –

L’incertitude sur les derniers instants de son fils, l’absence de corps, hanteront l’écrivain qui reviendra régulièrement sur les lieux de sa disparition, jusqu’à sa mort en 1936.

Engagé au sein de l’Imperial War Graves Commission, chargée de l’identification et de l’inhumation des morts du Commonwealth dans des cimetières à perte de vue, Kipling suggèrera d’inscrire la mention « Known unto God » (« Connu de Dieu seul ») qui figure toujours sur la stèle blanche des soldats inconnus.

C’est dans l’une de ces tombes anonymes, au cimetière britannique de St. Mary à Haisnes, près de Loos, que le corps de John sera finalement retrouvé en 1992, grâce à des recoupements administratifs. Son nom y est depuis gravé.

Fervent patriote qui a mis sa plume au service de la propagande britannique, Rudyard Kipling n’a jamais renié ses sympathies militaristes. Mais il n’a pas dissimulé son mépris pour l’impréparation de l’armée britannique.

Ombre de culpabilité d’un père qui a conduit son fils au sacrifice ou accusation envers ces généraux qui croyaient la victoire acquise? Les experts débattent encore du sens de ces vers, tirés de ses « Epitaphes de la Guerre »:

« Si quelqu’un veut savoir pourquoi nous sommes morts/Dites-leur: parce que nos pères ont menti ».

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