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La Somalie tente à grand-peine de réformer son armée

Ce capitaine de l’Armée nationale somalienne (SNA) attendait parfois six mois sans toucher son salaire, tout en étant déployé hors de Mogadiscio, dans un territoire hostile contrôlé par les militants islamistes shebab.

Et quand l’argent finissait enfin par arriver, ses hommes et lui étaient invariablement floués.

« On ne recevait jamais le montant complet », confie-t-il à l’AFP, sous couvert d’anonymat, maugréant contre les intermédiaires ayant détourné une part de leur maigre salaire – environ 100 dollars (90 euros) par mois – et les fonds destinés aux armes, rations et uniformes.

Mais en mars, son salaire a été versé en intégralité, directement sur son compte bancaire, une conséquence de ce que le gouvernement présente comme une refonte complète de ses forces armées, rongées par la corruption.

Sous la pression des donateurs étrangers, les autorités ont commencé à payer directement leurs troupes, sur des comptes bancaires, via un système électronique.

Ce qui a permis d’en finir avec des dossiers conservés sur des tableaux Excel, et d’éliminer nombre d’erreurs.

De source officielle, quelque 10.000 noms ont été effacés des archives, soit environ un tiers des troupes. Ces chiffres sont toutefois mis en doute par les experts.

En contrôlant qui est payé, Mogadiscio a contourné de puissants commandants qui pendant des décennies avaient géré l’armée « comme de véritables fiefs privés et détourné ses ressources », a écrit en avril Fiona Blyth, de la Mission d’assistance de l’ONU en Somalie.

Cette réforme a ainsi rencontré une vive résistance dans certains pans de l’armée, qui sont allés jusqu’à quitter leurs casernes en mars en signe de protestation.

– « Beaucoup à faire » –

En juillet, le gouvernement a intégré les combattants d’une milice alliée à ses forces de sécurité, et identifié ses soldats âgés ou invalides pour les convaincre de prendre leur retraite.

Cette réforme est pour lui une étape majeure pour faire de l’armée nationale un corps capable de prendre la suite des 20.000 hommes de la force de l’Union africaine en Somalie (Amisom), quand ceux-ci quitteront le pays.

« Nous n’en sommes pas là. Il y a beaucoup à faire avant ça (…) Mais nous pensons qu’au final, ça changera la donne », explique à l’AFP un conseiller du gouvernement.

L’Amisom avait été créée en 2007 pour combattre les militants islamistes shebab en attendant que l’armée somalienne soit capable de mener seule la lutte. Elle est censée se retirer de Somalie en 2021.


En 2017, un rapport interne avait conclu que la SNA était « une force fragile, avec une chaîne de commandement et des capacités militaires extrêmement faibles ».

La même année, les États-Unis ont suspendu leur aide à l’armée somalienne en raison de soupçons de fraudes.

Mais les récents efforts pour renforcer le professionnalisme de la SNA ont été bien accueillis par les plus proches alliés de la Somalie.

Washington a annoncé en juillet qu’il reprenait un soutien limité à une unité de l’armée dans la région de Basse-Shabelle, où la SNA et l’Amisom avaient repris des villes clés aux shebab en avril et mai.

– Triste réalité –

« Les États-Unis ont pris note des mesures prises par la Somalie pour réformer le secteur de la sécurité sur l’année écoulée, en particulier l’enregistrement biométrique », a indiqué à l’AFP un responsable du Département d’État américain.

Pour le secrétaire d’État somalien à la Défense, Mohamed Ali Hagaa, cette prise de position est « la preuve que la confiance dans le secteur de la sécurité augmente ».

« Nous avons mis en œuvre des réformes importantes et sans précédent pour améliorer la transparence du secteur de la sécurité et l’obliger à rendre des comptes », a-t-il déclaré à l’AFP.

Mais pour les analystes, cette réforme quoique importante, ne change pas fondamentalement la triste réalité: la SNA n’est aucunement prête à assurer la sécurité dans un pays plongé dans le chaos depuis 1991.

« C’est vraiment une armée qui n’en a que le nom », estime Matt Bryden, fondateur du think tank Sahan, basé à Nairobi.

Les efforts des partenaires internationaux ont aussi été mal coordonnés et sont parcellaires. Certaines unités sont entraînées par les Britanniques, d’autres par les Européens et par la Turquie. Jusqu’en 2018, les Émirats arabes unis formaient leurs propres troupes, alors que les États-Unis qui portent leurs efforts sur les frappes de drones et les forces spéciales, conseillent aussi leurs propres unités.

Encourager tous ces acteurs, aux ambitions stratégiques variables, à travailler ensemble s’est avéré difficile. Tant qu’ils ne le feront pas, la SNA restera « extrêmement inégale dans son efficacité », considère Paul Williams, professeur à l’université George Washington.



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