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Lagerfeld et Saint Laurent, deux géants aux destins croisés

Amis, puis rivaux brouillés à jamais, Yves Saint Laurent et Karl Lagerfeld ont eu des destins croisés et des carrières très différentes, l’un faisant de son nom une marque, le second se faisant un nom en travaillant pour d’autres.

Les trajectoires exceptionnelles de ces deux monstres sacrés, aujourd’hui tous deux décédés, ont le même point de départ: ils remportent le concours du Secrétariat international de la laine en 1954.

Yves Mathieu-Saint-Laurent, 18 ans, décroche les premier et troisième prix dans la catégorie « robes du soir ». Karl Lagerfeld, 21 ans, est vainqueur dans la catégorie « manteaux ». Ces deux passionnés de dessin deviennent amis.

« C’est le même concours, (mais) pas le même parcours, pas la même vie, pas les mêmes ambitions, pas les mêmes goûts. Mais ce qui n’empêchait pas une vraie amitié », racontait Karl Lagerfeld dans le documentaire Duels, diffusé en 2015 sur France 5.

Tous deux ont grandi hors de France – Oran pour Saint Laurent, Hambourg pour Lagerfeld – et sont issus de familles aisées. Tous deux ont été marqués par la personnalité de leur mère.

L’un (Saint Laurent) débute chez Dior, l’autre (Lagerfeld) chez Balmain. A la mort de Christian Dior, Saint Laurent est propulsé à la tête de la création de la célèbre maison. Il connaît une ascension fulgurante tandis que les débuts de Lagerfeld sont moins éclatants.

« Yves a triomphé à 21 ans, remportant un succès précoce et incontestable qui ne pouvait que rendre fou son rival », écrivait la journaliste Alicia Drake dans son livre « Beautiful People » (« The Beautiful fall » dans la version anglaise parue en 2006), retraçant les itinéraires des deux créateurs dans les années 1970.

Un ouvrage que Karl Lagerfeld a tenté, en vain, de faire condamner en justice au nom du respect de sa vie privée.

« Jamais ces deux immenses talents concurrents ne pourront se satisfaire de partager le même plateau. Leurs ambitions sont trop proches pour supporter pareille proximité. Ce destin commun n’a d’autre issue qu’une opposition totale », écrivait l’auteure.


– Deux couturiers, deux coteries –

Entre Paris et la Côte d’Azur, brasseries fréquentées par les intellectuels et artistes et soirées dans les boîtes gays, les deux couturiers sortent chacun entourés de leurs muses et amis. Les deux coteries deviennent rivales.

Si l’un choisit de lancer sa propre griffe avec son partenaire et compagnon Pierre Bergé, l’autre préfère se mettre au service de plusieurs maisons (Chloé, Fendi, Chanel) et revendique sa qualité de couturier « mercenaire ».

« Le nom au-dessus de la porte, tout ça, je n’y tiens pas beaucoup », disait Lagerfeld dans le documentaire « Duels ». Il expliquait ainsi la différence avec Saint Laurent: « A Hambourg, contrairement à Oran, si vous aviez une boutique avec votre nom au-dessus, vous étiez +out+. C’était une espèce de snobisme qui devait être au fin fond de moi: vous pouviez être industriel, tout ce que vous voulez, banquier, mais pas boutiquier ».

Professionnelle, la rivalité des deux créateurs est aussi amoureuse: elle se noue autour de Jacques de Bascher, un dandy à la beauté envoûtante et au style de vie décadent. « C’était le diable fait homme avec une tête de Garbo (…) la personne qui m’amusait le plus », décrivait Lagerfeld.

Avec ce compagnon, emporté par le sida en 1989, Karl Lagerfeld disait avoir une relation platonique. Saint Laurent succombe aussi au charme du jeune homme, avec lequel il partage le goût des substances illicites, contrairement à Karl Lagerfeld qui ne boit pas, ne se drogue pas, ne fume pas. La liaison de Saint Laurent avec Jacques de Bascher ébranle son couple avec Pierre Bergé, qui finit par évincer l’amant.

Sur le plan créatif, si la touche Saint Laurent est aisément reconnaissable, Lagerfeld ne s’illustre pas par un style unique, mais par sa faculté à innover, à renouveler sans cesse les silhouettes.

« Yves fut mon meilleur ami pendant 20 ans. Yves était l’être le plus amusant et sympathique qui soit (…) A la fin, il n’était plus la personne que j’ai connue », confiait Lagerfeld à Elle en 2008, peu après les obsèques de Saint Laurent, auxquelles il n’avait pas assisté.

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