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Meduza, une rédaction en exil pour rester libre

Les poursuites visant le journaliste Ivan Golounov, disculpé à la suite d’une importante mobilisation de la société civile, mettent en lumière son employeur, le site internet Meduza, qui s’est installé en Lettonie pour échapper aux pressions des autorités russes.

Fondé en 2014 par un groupe de journalistes, ce média indépendant a rapidement gagné ses lettres de noblesse et s’est imposé comme étant un des plus lus de Russie.

-Comment Meduza a-t-il commencé ? –

L’équipe à l’origine de Meduza travaillait auparavant pour un site en ligne d’information fondé dans les années 1990 et connu pour ses enquêtes fouillées, Lenta.ru.

Mais en 2014, son propriétaire, l’oligarque proche du Kremlin Alexandre Mamout, démet de ses fonctions la rédactrice en chef Galina Timtchenko en poste depuis une décennie. En plein éclatement de la crise ukrainienne, il lui est reproché d’avoir diffusé un entretien avec un membre d’un groupe ultranationaliste ukrainien en pointe dans le mouvement du Maïdan.

Ce licenciement provoque un psychodrame dans la rédaction de Lenta.ru, alors un média très lu et couvrant en détail l’opposition, et une onde de choc dans le monde des médias russes.

Près de la moitié de la rédaction démissionne en signe de soutien à Galina Timtchenko, avant de créer Meduza. Le site s’installe dès sa fondation à Riga, en Lettonie, pour échapper au contrôle des autorités russes, mais garde des journalistes sur le territoire russe.

Si Meduza a rapidement gagné en popularité, Lenta.ru a perdu en audience et en influence avec une ligne éditoriale favorable au Kremlin.

– Quelle est son audience ? –

« Meduza est l’une des publications indépendantes les plus connues de Russie, nous sommes surpris nous-mêmes de voir à quel point ça a marché », a déclaré dimanche à l’AFP le rédacteur en chef de ce site, Ivan Kolpakov.

Il revendique 12 millions de visites par mois. Selon les données du site spécialisé Alexa, Meduza est le 223e site internet le plus visité de Russie avec 2,5 millions de visiteurs uniques mensuellement.

Meduza a aussi conclu un partenariat avec le journal britannique The Guardian, qui a fait paraître plusieurs de ses articles en anglais sur son site internet. Meduza dispose de son côté de sa propre version dans cette langue.


– Quels sont les thèmes couverts ? –

Depuis sa fondation, Meduza, avec son équipe jeune, couvre l’actualité chaude avec des articles courts et pédagogiques, notamment sur la politique, les sujets de société et la pop-culture, côtoyant des brèves insolites. Le site produit aussi des formats plus long, enquêtes sur la corruption ou reportages de terrain sur de grands faits divers (genre peu fréquent dans les médias russes), se penchant sur les malaises de la société russe.

En 2016, Meduza avait rendu publique une lettre d’Ildar Dadine, un opposant condamné à de la prison ferme pour avoir organisé plusieurs manifestations non autorisées, dans laquelle il disait subir des violences à l’intérieur de l’établissement où il était détenu.

Ce média est également l’un des premiers de Russie à s’être mis au « fact checking ». En 2017, il avait par exemple révélé qu’une vidéo mentionnée par Vladimir Poutine et censée montrer des frappes russes en Syrie contenait en fait des images sur un bombardement américain en Afghanistan.

Ivan Golounov, « l’un des plus talentueux journalistes d’investigation » selon son rédacteur en chef Ivan Kolpakov, avait récemment publié une enquête sur des entreprises de micro-finance ayant provoqué l’expulsion de leur appartement de plus de 500 Moscovites, liées à un réseau de blanchiment d’argent en Lettonie.

Le journaliste a lié son arrestation à une enquête en cours sur les organisations mafieuses se partageant le marché des obsèques, où seraient impliqués des officiers des services de sécurité.

– Meduza a-t-il eu des problèmes avec la loi ? –

La direction de Meduza affirme qu’avoir son siège en Lettonie lui a épargné les pressions des autorités russes. Reste que ce site a déjà été bloqué en Ouzbékistan et au Kazakhstan, deux pays d’Asie centrale sur lesquels il diffuse parfois des enquêtes, expliquait l’an passé Ivan Kolpakov.

Meduza a aussi été au coeur de la controverse quand Ivan Kolpakov a démissionné après avoir été accusé de harcèlement sexuel, en fin d’année dernière. Galina Timtchenko l’a réinstallé à son poste en mars, provoquant les critiques de certains journalistes.

L’affaire reste toutefois l’un des rares cas de harcèlement sexuel ayant été médiatisés en Russie, où la vague #MeToo n’a eu que très peu d’impact.



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