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Nigeria/présidentielle: Buhari, président sortant austère et « incorruptible »

« Laissez un Naira (monnaie nigériane) dans une pièce avec Buhari. Vous le trouverez encore sur la table à votre retour », a lancé Bola Tinubu, l’ancien gouverneur de l’Etat de Lagos pour défendre la candidature du président sortant, Muhammadu Buhari, qui se présente comme le grand pourfendeur de la corruption.

Premier candidat de l’opposition à remporter un scrutin présidentiel depuis l’avènement de la démocratie, l’ancien général, malgré son grand âge – 76 ans aujourd’hui -, inspirait le changement et la confiance au moment de son élection en 2015.

Le Nigeria venait de passer première économie du continent devant l’Afrique du Sud, mais les scandales de corruption à grande échelle dans l’entourage de Goodluck Jonathan, son prédécesseur, et son incapacité à contrer l’insurrection jihadiste de Boko Haram dans le Nord-Est lui ont coûté le pouvoir.

Muhammadu Buhari, ancien dirigeant pendant les dictatures militaires des années 1980, de réputation austère et droite, serait intransigeant avec les corrompus et sans pitié avec les jihadistes, avait-il promis.

Tous les espoirs s’étaient portés sur ce candidat du Congrès des progressistes (APC). Mais ils furent de courte durée.

« Perçu comme l’homme providentiel en 2015, Buhari a fortement déçu par son immobilisme », note Benjamin Augé, spécialiste du Nigeria à l’Institut français des relations internationales (Ifri).

Sa présidence aura été ternie, dès le début de son mandat, par sa lenteur à former son gouvernement et par les inquiétudes sur ses capacités à gérer un pays de 190 millions d’habitants.

« Il n’a pas la force » de gouverner, a assené dans le quotidien This Day Junaid Mohammed, ancien député et observateur impartial de la scène politique nigériane. « Il est malade physiquement et intellectuellement, (…) incompétent et non préparé ».

– ‘Baba Go Slow’ –

Entre mai 2016 et juillet 2017, Buhari a passé presque six mois à l’étranger pour se faire soigner d’une grave maladie à la nature cachée au public, alors que le Nigeria se débattait pour sortir de la récession et que les violences intercommunautaires se propageaient dans tout le pays.

Plus récemment, lors d’une émission de télévision en janvier, le chef de l’Etat, surnommé « Baba Go Slow » (Papa va doucement) par ses détracteurs, peinait à trouver les réponses aux questions du présentateur, laissant son vice-président, Yemi Osinbajo, s’afficher en première ligne.

Mais son plus gros point faible au cours de ce premier mandat aura été son « absence de sens politique », selon le chercheur Benjamin Augé, qui lui a fait « perdre quantité de soutiens » au sein de son parti et dans de nombreuses régions du pays.

Autoritaire, l’ancien général n’a jamais été enclin aux compromis.


Sa gestion de la crise avec les Nouveaux Vengeurs du Delta (NDA), un groupe armé qui a empoisonné la première moitié de son mandat en faisant exploser les infrastructures pétrolières jusqu’à entraîner le pays dans la récession, en est l’exemple le plus représentatif.

Son vice-président a profité de l’un de ses séjours médicaux à Londres pour négocier une sortie de crise avec les rebelles et un retour au calme du premier producteur de pétrole du continent africain.

– Bains de foule –

Et pourtant, malgré ce bilan très critiqué, tant au niveau économique que sécuritaire, « Baba » continue à rassembler des foules impressionnantes dans le nord du pays, d’où il est originaire.

A Kano, Taraba ou dans l’Etat de l’Adamawa, ses meetings de campagne rassemblent des marées humaines, et même si beaucoup font le déplacement en espérant récupérer quelques billets et de la nourriture, l’affection de ses supporters et le respect qu’impose le vieil homme sont palpables.

Figure anti-corruption, il affrontera Atiku Abubakar, candidat du Parti Populaire Démocratique (PDP), ancien vice-président peu populaire et réputé être l’un des hommes plus corrompus du pays. Les deux hommes sont haoussas, mais Abubakar, qui a fait fortune dans les affaires dans le Sud, n’a pas un soutien massif dans le Nord.

Pour la première fois dans l’histoire du Nigeria, la balance démographique entre le Nord et le Sud, toujours plus ou moins égalitaire, est en train de basculer en faveur du Nord, région à immense majorité musulmane, où le taux de natalité peut atteindre jusqu’à 8 enfants par femme en moyenne.

Originaire de Daura, dans l’Etat de Katsina, Buhari n’a fait aucun effort pendant ses quatre années au pouvoir pour courtiser le Sud. Il n’a d’ailleurs fait qu’une seule visite officielle à Lagos, la mégalopole de 20 millions d’habitants, poumon économique et culturel du pays.

Clanique, attaché à ses origine sahéliennes, il peine à faire confiance à ceux qui ne sont pas de sa région, à l’exception sans doute de son vice-président Osinbajo, yorouba du Sud-Ouest.

Il a placé des hommes du Nord aux postes stratégiques de gouvernance, l’exemple le plus récent étant la nomination d’Ibrahim Tanko Muhammad à la tête de la Cour Suprême fin janvier, que l’opposition a qualifiée « d’acte digne d’une dictature ».

Une fin de premier mandat bien ironique pour celui qui, il y a quatre ans, avait permis aux Nigérians de se sentir fiers d’avoir porté l’opposition au pouvoir, sans heurts ni violence, et de ressentir le plaisir de vivre en démocratie.



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