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Opposants en exil, procédures arbitraires, censure: l’après élection en Thaïlande inquiète

Les corps de deux d’entre eux éviscérés et lestés de ciment dans le Mékong, des centaines de civils jugés par les militaires, un contrôle accru des réseaux sociaux: les opposants sont inquiets pour l’avenir, après les élections de dimanche prochain en Thaïlande.

Fin décembre 2018, les corps de deux dissidents thaïlandais qui émettaient des programmes radio antijunte et antimonarchie depuis le Laos voisin, où ils s’étaient réfugiés après le coup d’Etat militaire de 2014, ont été retrouvés dans le Mékong.

Les auteurs n’ont pas été identifiés, mais l’affaire a fortement marqué les esprits.

« Nous avons été choqués et nous sommes effrayés. On nous a dit d’arrêter complètement nos activités sur internet », raconte à l’AFP un opposant exilé au Laos, sous couvert de l’anonymat.

Depuis 2016, trois autres militants thaïlandais ont disparu dans ce pays d’Asie du Sud-Est, « probablement assassinés », d’après Human Rights Watch (HRW).

Tous avaient épousé la cause du républicanisme, un tabou considéré comme un crime de lèse-majesté, passible de quinze ans de prison ici.

« Chacun devrait pouvoir avoir le droit de critiquer », soupire la femme de l’un d’entre eux, « certaine que son mari est mort ».

Ils sont une trentaine à être encore cachés au Laos, selon HRW. Ils vivent à plusieurs pour des questions de sécurité, sortent peu et subsistent grâce à un petit réseau de sympathisants aux quatre coins du monde.

Après le coup d’Etat, plusieurs dizaines d’universitaires et activistes ont fui vers les pays voisins, l’Europe ou les Etats-Unis.

« Beaucoup sont rentrés en Thaïlande car ils supportaient mal l’exil », raconte Jaran Ditapichai. Cet ancien leader des « Chemises rouges », proches de l’ex-Premier ministre Thaksin Shinawatra, ennemi juré de la junte, est réfugié en France depuis juin 2014.

– Opposition réduite au silence –

« A leur retour, certains ont été arrêtés, d’autres ont signé des documents promettant de ne pas critiquer le régime. Tous sont sous surveillance », assure cet ex-commissaire aux droits de l’Homme, accusé d’avoir organisé une pièce de théâtre antimonarchique.

Depuis près de cinq ans, l’opposition a été réduite au silence: les rassemblements politiques ne sont à nouveau autorisés que depuis fin 2018, à l’approche des élections de dimanche, les premières depuis 2011.

Ceux qui ont défié avant cela l’interdiction de réunion à caractère politique ont souvent été traînés en justice.

Nuttaa Mahattana, 39 ans, encourt 28 ans de prison, accusée devant un tribunal civil de « sédition » pour avoir organisé des manifestations.


« Je n’ai pas peur, je continuerai à me battre », souligne cette ex-animatrice de télévision.

Des photos intimes d’elle et de son compagnon, un membre influent du principal parti d’opposition, le Pheu Thai, ont été diffusées sur les réseaux sociaux, « dans le but de nous discréditer » dit-elle.

Par ailleurs, au moins 1.800 civils font l’objet de poursuites devant des tribunaux militaires alors que, d’après les règles internationales, ils devraient être poursuivis devant des instances civiles, selon HRW.

– Activistes inquiets –

Plus de 90 journalistes ou blogueurs ont été accusés de lèse-majesté, près de 70 d’atteinte à la sécurité de l’Etat. Et le pays a reculé de dix places depuis 2014 dans le classement de Reporters Sans Frontières, au 140e rang sur 180.

« La Thaïlande a fait des progrès constants en matière de droits de l’Homme », assure de son côté le porte-parole adjoint du gouvernement, Werachon Sukondhapatipak, sollicité par l’AFP.

Outre la fin de l’interdiction d’activité politique, d’autres progrès ont été réalisés ces derniers mois: aucune poursuite n’a été engagée depuis le début de l’année 2018 pour lèse-majesté. Et, à l’approche du scrutin, moqueries et critiques anti-junte fleurissent sur les réseaux sociaux.

Mais les activistes s’inquiètent pour l’après élection.

« Rien n’indique que la situation va s’améliorer. Prayut Chan-O-Cha est en bonne voie pour conserver le pouvoir », estime Sunai Phasuk, de HRW, évoquant les ambitions du chef de la junte de rester Premier ministre.

« Il pourra s’appuyer sur la nouvelle Constitution antidémocratique et un contrôle des réseaux sociaux renforcé avec la loi sur la cybersécurité », adoptée fin février, ajoute-t-il.

Cette loi controversée oblige tout citoyen à fournir des informations en cas de « suspicion raisonnable » ou d' »urgence ».

La semaine dernière, Prayut Chan-O-Cha s’est voulu rassurant, défendant cette loi dont le seul objectif est, selon lui, de « protéger ».

« A l’ère du numérique, il est important que les citoyens soient préservés contre la cybercriminalité et la fraude », renchérit Werachon Sukondhapatipak.



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