International › AFP

L’inculpation d’Assange, un dangereux précédent pour les journalistes?

L’inculpation du fondateur de WikiLeaks Julian Assange pour avoir obtenu et publié des informations confidentielles menace-t-elle la sacro-sainte protection des journalistes américains? Beaucoup de juristes le craignent, qui estiment que les reporters risquent désormais des poursuites pénales pour leur travail de sources.

Seize des 17 chefs d’accusation a présentés jeudi par le ministère américain de la Justice contre le ressortissant australien, actuellement détenu au Royaume-Uni, concernent l’obtention et la diffusion d’informations classifiées.

Il s’agit de documents militaires et diplomatiques obtenus par l’entremise de Chelsea Manning, ex-analyste américaine condamnée en 2013 pour avoir été à l’origine de cette fuite.

Pour tenter d’empêcher une levée de boucliers des défenseurs des droits de la presse, le responsable des questions de sécurité nationale au ministère de la Justice, John Demers, a fait valoir que Julian Assange n’était « pas un journaliste » et effectué ainsi une distinction avec la presse.

« Ce n’est pas du journalisme », a abondé Ben Rhodes, ancien conseiller de Barack Obama, dans le podcast « Pod Save the World ». Pour lui, Assange « n’est pas motivé par la transparence (…) mais par des objectifs très précis » et « fonctionne, au moins ces dernières années, comme un prolongement du renseignement russe. »

Mais d’autres ont relevé que les faits visés remontaient à 2010, bien avant la campagne 2016, durant laquelle WikiLeaks a publié des documents internes au parti démocrate américain obtenus par le renseignement russe.

L’inculpation du fondateur de WikiLeaks est « problématique, non pas parce qu’il correspond ou non à la définition d’un +journaliste+, mais parce qu’il est accusé de faire exactement ce que font des journalistes professionnels tous les jours: chercher, obtenir et publier des informations importantes sur notre administration », relève Sonja West, professeure de droit à l’université de Géorgie.

– Direction la Cour suprême –

« La question n’est pas de savoir si Assange est un journaliste mais plutôt s’il est couvert par le premier amendement » de la Constitution américaine, estime Floyd Abrams, avocat au sein du cabinet Cahill, Gordon & Reindell et spécialiste de ce passage de la Constitution qui protège la liberté d’expression.

Le premier amendement est cité dans le monde entier comme le meilleur rempart de la liberté de la presse.


« Si Julian Assange est condamné (…), le problème est qu’il n’y aura pas de principe clair pour le distinguer des médias grand public au regard du premier amendement », explique Mary-Rose Papandrea, professeure de droit à l’université de North Carolina (UNC).

Car « il n’y a pas de bonne définition de ce qu’est un journaliste aujourd’hui », dit-elle. « Il n’y en a jamais eu, mais avec internet, tout le monde peut être journaliste ou un tiers qui reçoit des informations d’une source. »

L’inculpation pose aussi la question du champ exact de l’Espionage Act, une loi votée en 1917 pour empêcher la fuite d’informations confidentielles en temps de guerre. C’est ce texte qui a servi de base aux poursuites engagées contre Julian Assange.

« Cela montre à quel point les journalistes sont vulnérables au regard de cette loi », explique Sonja West. L’administration Obama a poursuivi, comme aucune autre avant elle, les fuites et ceux qui en étaient à l’origine dans ses rangs, mais elle n’a inculpé aucun journaliste et décidé de ne pas s’en prendre non plus à M. Assange.

Avant cela, une poignée de personnes, y compris au moins un journaliste, avaient déjà été inculpées en vertu de cette loi pour avoir obtenu et diffusé des informations classifiées, mais les poursuites ont été systématiquement abandonnées.

Jamais, en revanche, un éditeur – si l’on considère que Julian Assange jouait le rôle d’éditeur de WikiLeaks – qu’il soit ou non à la tête d’un organe de presse, n’avait été mis en cause.

Mme Papandrea voit déjà l’affaire Assange aller jusqu’à la Cour suprême, qui ne s’est encore jamais saisie de la question.

« Si les Etats-Unis peuvent poursuivre un site étranger (WikiLeaks est basé en Islande, ndlr) pour avoir violé nos lois sur le secret (défense), rien n’empêchera la Chine ou la Russie de faire la même chose », a prévenu, dans un message en ligne, Ben Wizner, directeur de l’ACLU, la puissante organisation de défense des droits humains.

0 COMMENTAIRES

Pour poster votre commentaire, merci de remplir le formulaire

À LA UNE
Retour en haut