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Loto: depuis bientôt un siècle, « Nimet Abla » vend du rêve aux Turcs

Comme chaque année à l’approche du tirage du 31 décembre, des milliers de personnes se pressent devant le stand de loterie le plus célèbre d’Istanbul, envoûtées par la promesse affichée en lettres lumineuses sur la devanture : « Nimet Abla vous fera gagner ».

Ouverte il y a 90 ans, cette échoppe qui écoule les billets de la loterie nationale Milli Piyango est devenue incontournable: c’est ici que l’on a le plus de chance d’acheter un ticket gagnant dans tout le pays, dit la légende.

De nombreux Turcs viennent y faire le plein d’espoir en ces temps économiques troublés, faisant fi de la réprobation croissante des plus pieux qui considèrent les jeux d’argent comme un péché.

Devant les guichets installés dans le quartier d’Eminönü à deux pas d’une des plus belles mosquées ottomanes d’Istanbul, la Yeni Cami, des clients se prennent en selfie avec leurs tickets pendant qu’un colosse chargé de réguler la foule aboie des ordres en avalant une brioche farcie.

Une dizaine d’agents de sécurité privée ont été embauchés pour former un cordon autour de l’échoppe à la façade jaune criard et intercepter les resquilleurs redirigés vers la queue qui s’allonge sur plusieurs centaines de mètres.

Avec un temps d’attente qui peut durer trois ou quatre heures le week-end, il faut s’armer de patience. Kemal n’en manque pas : « Je tente ma chance chez Nimet Abla depuis 50 ans », glisse ce retraité. « Je n’ai jamais rien gagné… Pour l’instant ! »

Nimet Abla, littéralement « grande soeur Nimet » en turc, doit son nom et sa fortune à sa fondatrice, Melek Nimet Ozden, une femme d’affaires redoutable qui a régné pendant un demi-siècle sur le monde de la loterie après avoir vendu son premier ticket en 1928.

À sa mort en 1978, son neveu, qui se fait aujourd’hui appeler Nimet Abi (« grand frère Nimet »), a repris l’affaire qui ne cesse de prospérer.

« On vend de plus en plus de billets chaque année », dit à l’AFP cet homme âgé de 64 ans aux yeux rieurs. Selon lui, la boutique a vendu quelque trois millions de tickets l’an dernier, « soit un dixième des billets de loterie en Turquie ».

– Légende soigneusement cultivée –

En plus de son échoppe historique à Eminönü, Nimet Abla compte deux autres points de vente à Istanbul et les clients affluent des quatre coins de la Turquie.

Cette année, le jackpot du Nouvel An s’élève à 70 millions de livres turques (environ 11,5 millions d’euros). Pour un ticket, il faut compter 70 livres, un prix relativement élevé quand un pain coûte en comparaison environ 2 livres. Mais on peut aussi acheter un « demi-ticket » ou même un « quart de ticket ».

Dans les jours qui précèdent le tirage de fin d’année, les queues se forment à partir de 06H00 et la vente se poursuit jusque tard le soir, vers 23H00.


Des dizaines de vendeurs de tickets ambulants rôdent aux abords de Nimet Abla, à l’affût du client qui sera lassé de faire la queue. Leurs arguments : « Zéro temps d’attente ! On vend les mêmes billets ! »

Mais l’échoppe n’a pas grand-chose à craindre des quelque 15.000 autres vendeurs habilités à écouler les tickets de la loterie nationale. Sa réputation de stand le plus chanceux du pays est bien établie.

L’image a été très tôt cultivée par sa fondatrice. Chaque fois qu’elle vendait un ticket gagnant, Melek Nimet Ozden se rendait au domicile de l’élu pour lui remettre son prix en personne, accompagnée de journalistes. Publicité garantie.

Et alors que la boutique n’a pas vendu de ticket gagnant pour le tirage de fin d’année depuis 2009, tous ceux qui font la queue pensent, comme Erdemir Koç, 45 ans, sans emploi, qu’ils ont « plus de chances de gagner ici ».

– « Interdire tout ça » –

Les jeux de hasard gérés par l’organisme public de loterie nationale (MPI) génèrent une manne considérable qui a rapporté près de 1,4 milliard de livres turques (230 millions d’euros) à l’État l’an dernier.

Mais cette fièvre pour la loterie ne fait pas l’unanimité dans un pays à majorité musulmane où l’expression du conservatisme religieux s’est libérée ces dernières années.

L’an dernier, la Direction des affaires religieuses (Diyanet) a ainsi émis un avis considérant que la loterie, bien que légale, était « haram », c’est-à-dire illicite du point de vue de l’islam, comme tous les jeux d’argent et de hasard.

Et si Melek Nimet Özden a soigné son image de femme pieuse en effectuant plusieurs fois le pèlerinage à La Mecque et en faisant construire une mosquée à son nom, son héritage est désormais directement pris pour cible.

De l’autre côté de la mosquée Yeni Cami, un fleuriste lassé d’indiquer le chemin de l’échoppe a accroché cet écriteau devant son magasin : « Ne me demandez pas où se trouve Nimet Abla. Jouer, c’est pécher ».

« Je vois des fidèles qui, à peine sortis de la mosquée, vont faire la queue chez Nimet Abla », s’indigne le propriétaire de la boutique, Kadir Sümbül, barbe taillée. « Si ça ne tenait qu’à moi, j’interdirais tout ça », dit-il à l’AFP.

Les critiques, Nimet Abi les connaît bien, mais il pense que « la plupart des gens ne les partagent pas ». Lui-même joue chaque année à la loterie du Nouvel An, sait-on jamais.



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