Depuis plusieurs jours, le débat autour de la fameuse « dette cachée » au Sénégal connaît un tournant inattendu. À une semaine d’intervalle, deux figures centrales du dossier ont, chacune à leur manière, apporté des nuances à un récit qui structure la vie politique et économique du pays depuis septembre 2024.
Le 15 juin 2026, sur RFI et France 24, Ousmane Sonko est revenu sur ses précédentes déclarations relatives à la dette publique. Devenu président de l’Assemblée nationale après avoir quitté la Primature, il a reconnu qu’il « n’avait pas tous les leviers » lorsqu’il abordait ce dossier à l’époque de son passage à la tête du gouvernement. Il a également précisé qu’il s’exprimait alors davantage en tant que chef de parti politique qu’en qualité de chef de l’exécutif.
Quelques jours auparavant, une autre voix institutionnelle s’était montrée tout aussi prudente. Interrogé par L’Observateur, Mamadou Faye, alors président de la Cour des comptes, a renvoyé aux conclusions du rapport publié en février 2025, sans confirmer explicitement l’usage formel de l’expression « dette cachée » dans le document. Une réserve qui, dans le débat public, alimente de nouvelles lectures d’un dossier devenu hautement sensible.
Dans ce climat de relecture, les soutiens de l’ancien président Macky Sall voient dans ces prises de parole successives une forme de réajustement du discours initial. Ils estiment que ces nuances invitent à reconsidérer un récit qui, selon eux, s’est construit dans l’urgence politique plus que dans la sérénité d’un audit achevé.
Car depuis son départ du pouvoir après douze années à la tête de l’État, le bilan de Macky Sall est régulièrement rappelé par ses partisans. Entre 2012 et 2024, le Sénégal a connu une transformation économique marquée par l’accélération des infrastructures, la mise en service de projets structurants comme le Train express régional ou encore le développement des champs pétroliers et gaziers de Sangomar et de la Grande Tortue Ahmeyim. Une trajectoire qui a conduit le pays à rejoindre le cercle des producteurs d’hydrocarbures et à nourrir de fortes ambitions d’émergence.
Sur le plan macroéconomique, la croissance a également progressé sur la période, soutenue par les investissements publics et les réformes structurelles du Plan Sénégal Émergent. À cela s’ajoute une diplomatie active, incarnée notamment par la présidence sénégalaise du Conseil de sécurité de l’ONU en 2016 et celle de l’Union africaine en 2022, renforçant la visibilité internationale du pays.
Mais cette trajectoire a été brusquement mise sous tension à partir de fin septembre 2024, lorsque les premières accusations publiques de « dette cachée » ont émergé dans le débat politique. Portées notamment par Ousmane Sonko alors Premier ministre, elles ont ouvert une séquence de fortes turbulences institutionnelles et financières, suivies par la publication du rapport de la Cour des comptes en février 2025.
Ce rapport a réévalué les principaux indicateurs budgétaires, évoquant une dette publique proche de 100 % du PIB et un déficit nettement supérieur aux chiffres initialement annoncés. Ces éléments ont ensuite été pris en compte par le Fonds monétaire international, entraînant la suspension d’un programme de financement et une dégradation successive de la notation souveraine du Sénégal par les agences internationales.
Dans ce contexte, la récente prudence des acteurs institutionnels est interprétée de manière contrastée. Pour certains, elle confirme la complexité technique du dossier et la nécessité de distinguer communication politique et réalité comptable. Pour d’autres, elle fragilise le récit initial ayant accompagné la mise en lumière du déséquilibre budgétaire.
La controverse a été relancée de manière encore plus directe après une nouvelle déclaration de Mamadou Faye, dans un entretien accordé à L’Observateur. À la veille de quitter ses fonctions, il a affirmé que l’expression « dette cachée » ne figure « nulle part » dans le rapport officiel de la Cour des comptes, une précision qui nourrit davantage les débats autour des termes employés lors de la crise de 2024.
Entre relectures politiques, prudence institutionnelle et conséquences économiques encore visibles, le dossier reste au cœur d’un affrontement de perceptions. D’un côté, ceux qui estiment que la transparence budgétaire a révélé des déséquilibres longtemps ignorés ; de l’autre, ceux qui dénoncent une construction narrative ayant amplifié la crise de confiance.
Au centre de cette tension, le Sénégal continue d’en mesurer les effets économiques, financiers et diplomatiques, tandis que le débat sur la réalité, l’ampleur et la qualification de la dette publique reste, lui, loin d’être clos.




